LUNA NOVA

Extraits du roman ...

Dans la ville tournoient l’or et l’eau. L’or qui achète et qui vend, l’or des cheveux et de la parure, l’or des peintres et des voleurs, des chimistes et des filles et l’eau qui s’évapore du fleuve, des égouts, des corps qui se battent ou qui s’aiment. C’est encore une ville magnifique qui dissimule ses rides en faisant étalage de ses dernières richesses comme une mère maquerelle qui présenterait ses nouvelles recrues.

On peut y voir de belles figures pensives se pencher aux fenêtres sculptées pour observer les maîtres de l’art résister comme ils le peuvent à la montée du mensonge et du commerce. Mais déjà, au détour de quelque rue sale et laissée à l’abandon, on sent venir quelque chose d’irréversible, une mauvaise conscience montant comme une marée fatale vers les malheureux qui ne se doutent de rien.
Une force qui entend bien balayer l’esprit de création et d’indépendance qui souffle ici depuis trop longtemps sans payer de tribut à la bêtise humaine.
La vieillesse aigrie, dépossédée de ses avantages, éloignée du pouvoir, en est le plus fervent soutien. Vieillesse de l’âme qui n’admet ni le changement ni la nouveauté, qui refuse le progrès et la découverte, qui, se retournant sur ses erreurs passées, tremble à l’idée d’un ultime courroux et se venge sur la tête pleine de sève et d’imagination de ses enfants.

Heureusement pour chacun d’entre nous, la roue ne cesse de tourner, les forces se renouvellent, et l’amour, rebelle, insoumis, opiniâtre, se redresse toujours et revient se tourner vers le soleil comme une herbe entre des pavés disjoints.
Regardez cet admirable combat et souhaitez que triomphe le courage de ceux qui ne marchandent pas, car, dans toutes les villes, il existe de ces prunelles ardentes qui ne rêvent que de putréfaction.

PROLOGUE

Assise au bord de l’eau noire, ma vieillesse ricane en contemplant le marbre moussu des palais s’enfoncer peu à peu dans l’eau fétide. Lui et moi pareillement délabrés, lui et moi à contre-courant de la boue, à la poursuite de notre belle jeunesse, heureuse et libertine.
Ma renommée, ma fraîcheur, la piété de ma mère, les dentelles et les parfums de mon enfance, le passé m’envahit, et mon souvenir se brise sur mon amère contemplation. Plus jamais. Plus jamais autrement que dans les mémoires. Non, jamais je ne pourrais accepter cette première mort. Cet effacement de la vie pleine, ardente, insolente, cet affaissement des muscles et de la peau, cette désertion du désir. Jamais je ne pourrais me résoudre à céder la place. Je ne suis pas une souveraine qui abdique. Je suis mieux que cela, plus que cela. Je suis une Histoire à moi seule, un modèle unique et légendaire, une amante qu’on ne quitte pas.

Je vois des silhouettes s’agiter sur l’autre rive et venir tenter leur chance. Nombreux sont ceux qui pensent pouvoir se passer de moi, voire même me remplacer. Et parmi eux, mes propres filles. Luna-Nova et Impéria, l’aube et la nuit de ma vie. Je leur ai tracé un chemin qu’elles ignorent. Elles vont faire l’apprentissage du savoir, de l’amour et de la souffrance. Elles vont errer et se tromper si lourdement qu’elles ne s’en relèveront pas.

Je leur destine deux pures illustrations de la société qui s’agite frénétiquement au fond du creuset fondu par mes soins où se mêlent et débordent l’orgueil, la concupiscence, et le fanatisme.

D’aucuns me prendront pour une mère dénaturée, mais, pour moi, les héros dont l’histoire va suivre ne sont que les fragments malheureux de l’apothéose qui fut mienne, et doivent être balayés comme débris de verre.

La cruauté est bien aujourd’hui la seule sensation forte qui me reste. Elle sera le fil conducteur de cette initiation. Je l’ai voulu ainsi pour garder intacte l’image de ma jeunesse et de ma beauté dans mon souvenir qui se meurt.

CHAPITRE PREMIER

Les genoux violacés d’Ognibene ne sentaient plus le contact des dalles froides. Une fois de plus il imposait pénitence à son corps assailli de tentations obscènes, et, une fois de plus il remportait la victoire.
Nu et frissonnant, il sentait venir l’engourdissement de tous ses membres, et constatait la suprématie de la transe douloureuse sur l’excitation et la convoitise.

Avant de se livrer à ce rituel, il avait pris soin de fermer sa porte à clé. Certes ses parents étaient conscients que leur fils n’était pas tout à fait un adolescent comme les autres, mais ils se seraient crus damnés à la vision de ce corps si jeune et si maigre et déjà si terriblement abîmé.

Le jour, il cachait ces mortifications sous de vilains vêtements qui faisaient ressortir l’ingratitude de son visage et la gaucherie de son maintien.
Il était laid. Des yeux sombres où brillait en permanence une mauvaise fièvre, un nez cassé, tombant sur la ligne mince des lèvres sans chair, sa figure n’avait encore jamais séduit personne. Il parlait mal, écrivait mal, jouait mal, les jeunes filles le repoussaient en se moquant de lui avec de méchantes phrases qui imprimaient chaque fois un peu plus profondément dans son coeur l’horreur de la bassesse et de la vanité des hommes.

Quand le bas de son ventre lui faisait endurer un supplice auquel il ne pouvait pas donner de nom, il se punissait sans relâche, jusqu’à ce qu’une autre brûlure, d’essence plus divine celle-là, vînt s’emparer de lui.
A quinze ans cela lui avait donné un but nécessaire pour survivre.
Il allait apprendre, former sa parole de façon à pouvoir relever n’importe quel défi. Il charmerait les hommes et les femmes, les ferait plier sous le poids de son éloquence, les effraierait par sa vision inspirée du monde et de ses péchés.`
Cette séduction nouvelle lui permettrait, un jour, d’énumérer tous les vices, de les sucer un à un jusqu’à l’écoeurement, avant de jeter toute cette infamie dans un grand feu allumé par lui seul au service de Dieu.

Ce temps-là était loin encore.

Le temps présent était celui du retrait et de l’étude.

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