FONDU AU NOIR

Nouvelle

La pellicule, frappée en plein vol, s’affole, dévale l’écran tout freins lâchés avant d’agoniser en spasmes lumineux et en éclaboussures noires et crépitantes.
La tache s’étale, épaisse sur la toile. Elle commence à goutter sur la moquette synthétique. C’est pour de vrai. J’ai les yeux écarquillés et les mains plaquées sur les oreilles. Le son est coupé. Aux bouches qui s’ouvrent, aux corps qui s’agitent, je devine que le cri d’horreur monte après le choc. Moi, hypnotisé dans le faisceau lumineux qui traverse la salle obscure, je fixe l’homme qui vient de glisser au sol, les doigts noués sur son ventre troué.

Je le connais bien. Il est aussi cinglé que moi. Il les a tous vus des dizaines de fois. Les chapeaux mous sur le regard usé, les imperméables sanglés sur des blessures secrètes, les bureaux miteux, les verres de whisky, les rues toujours nocturnes, toujours humides, les filles, crantées platine, chaussées aiguille, vénéneuses et torturantes. Il les sait par cœur, il les récite, il parle tout seul à plusieurs voix. On le trouve bizarre, moi, je comprends. En plus, je lui dois quelque chose. C’est lui qui m’a appris. Etre vu sur le chemin de l’école, dans le rang, en classe, avant de glisser d’une place à l’autre, de diluer ma présence jusqu’à ce que personne ne s’aperçoive de ma disparition. C’est lui qui m’a montré la porte de derrière, qui m’a indiqué le bon moment pour me fondre dans le flot de ceux qui sortent.

Attends que la lumière s’éteigne. Attends qu’elle aille ranger son panier et qu’il prépare ses bobines. Là, c’est bon, tu peux y aller, non, pas plus haut, baisse-toi, on va voir l’ombre de tes cheveux, tasse toi au fond du fauteuil, tiens, il me reste des chocolats, allez, celui-là, il est génial, je l’ai vu trois fois, je te raconte rien, bon film, le môme. L’as de la resquille.

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