LE BRETTEUR

Nouvelle

Il sursauta comme un lièvre pris au collet :

- Allons, Monsieur Ange, cher Ange, vous ne pouvez pas rester là !

Ce n’était que Mademoiselle Coralie et sa main légère posée sur son épaule.

Roulé en boule, le visage enfoui dans le creux de ses bras, il s’était effondré dans la coulisse et il avait passé la nuit au milieu des décors et des accessoires.

La veille, tétanisé à l’idée de retrouver la rue et la marche normale des êtres et des choses, il n’avait pu se résoudre à quitter le théâtre. Laissant ses camarades s’éparpiller bruyamment, il s’était retranché à l’abri du rideau refermé. Soufflant les chandelles qui finissaient de se consumer sur scène, rangeant une à une les silhouettes de carton dans le vieux coffre que lui avait légué son maître. Méticuleux et fermé sur lui-même.

Bien sûr, les autres, c’était plus facile pour eux. Eux, ils jouaient « vraiment ». C’était leurs voix, leurs yeux, leurs bouches. C’était bien Mademoiselle Coralie, en chair et en os, qui virevoltait en montrant ses dents blanches quand le jeune premier pinçait sa taille de guêpe folâtre sous l’œil réjoui des spectateurs. C’était eux tous, les comédiens, qui saluaient les yeux rougis de fatigue et brillants de plaisir un parterre de mains battantes, les joues collantes de maquillage fondu, unis les uns aux autres, une seule respiration, un seul mouvement, une même odeur de costume légèrement moisi, une troupe...Ah ! Ce regard qu’ils avaient quand ils redressaient la tête après s’être inclinés tous ensemble presque jusqu’au sol. Heureux. Libres. Ėpuisés et surexcités. Prêts à aller manger, boire, parler haut, rire un peu trop fort, se coller deux par deux ou se laisser vaincre par le vin somnifère.

Mais lui, il n’appartenait pas vraiment à cette famille babillarde. Il appartenait au monde silencieux des formes noires qui s’animent sur le grand drap blanc. Au monde aveugle, clos et muet des personnages découpés qui gisaient, membres désarticulés, ficelle lâche, sans expression et sans vie, sur du velours usé une fois la représentation finie. Au monde vacillant des bougies, des lanternes, qui permettaient de donner naissance au spectacle des ombres. Au monde baigné de poussières voltigeant dans les flammes, d’effluves douceâtres de cire molle.

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