LA GRANDE PARADE

Nouvelle

Quand je suis passé près d’elle, tout à l’heure, un homme en habit rouge et or fixait quelques plumes sur son diadème. Elle avait l’œil tout bordé de blanc et de bleu vif. Une pierre scintillait au milieu de son front. Elle tenait ses grands cils baissés et ne bougeait pas.

Je donne la main à mon père. Il sent un peu la bière. Pas seulement celle de la canette qu’il est en train de boire. La vieille bière. Celle de tout à l’heure. Celle de ce matin. Celle d’hier. Mais il est gentil. C’est lui qui a voulu m’emmener là. Il a pensé que ça m’amuserait. Que ce serait un bon moment entre un papa et son garçon. Entre hommes, quoi !

« Moi, quand j’étais petit, j’adorais ça. »

Et, tout à coup, il éclate d’un gros rire qui me fait sursauter. D’où ça lui vient, cette explosion de joie soudaine ? Relayée presque aussitôt par les cris et les bravos perçants de la foule qui nous entoure. Je rentre légèrement les épaules, je serre mon poing resté libre au fond de ma poche. Pour dire la vérité, j’ai un peu peur. Et puis, à cause de ma taille, je ne vois rien. Il m’enlève sur ses épaules. Je m’agrippe à ses cheveux. « Te cramponne pas comme ça, tu fais mal ! » Une tape sur ma cuisse, de sa main puissante. Pour m’apprendre.

« Les clowns ! »

Il y a des enfants qui hurlent, qui se pressent contre la barrière, qui montrent du doigt, qui trépignent, qui agitent des drapeaux. Beaucoup d’enfants et de grandes personnes qui braillent. La fanfare est plus forte qu’eux. Elle gronde de loin, se rapproche, passe à notre hauteur, les coups de la grosse caisse cognent, là, en plein milieu, où mes côtes se rejoignent, ça tremble. Je suis tout maigre. C’est pour ça sûrement. Mon père dit toujours que, de toute façon, je bouffe rien. Le blanc, le clown tout blanc au sourire rouge, tourne sa trompette vers moi et déchire mon oreille. Je plaque mes mains parce que je déteste le bruit. Du coup, je vacille, je pars en arrière, j’ai peur de tomber et je hurle à mon tour.

« Ça va pas, non ! »

La poigne de mon père me rattrape vite fait et se referme sur mes mollets. Une chance qu’il soit costaud.

C’est la grande parade. De toute façon, il y a tellement de monde qu’on ne peut pas partir, alors...J’ai sûrement cet air bête et effrayé qu’il déteste. Comme quand j’ai peur de sauter du mur. Ou d’aller dans la grande roue. Ou de caresser un gros chien. C’est tant mieux qu’il ne me voit pas.