L’Ogre-Roi, extraits

Extrait du premier tableau

Henri

- Tu t’es donnée à un autre, je te tue.

Je vais poser ton cou blanc sur le billot et mettre la hache dans la main du bourreau. C’est ce qu’il faut pour te punir.

Tu seras gracieuse. Ta robe de velours noir s’étalera comme une corolle autour de tes genoux fléchis. De tes deux mains, tu relèveras la masse vivante de tes cheveux et tu inclineras la tête pour offrir ta nuque aux regards de la foule devenue muette. Tu auras répété ce geste mille fois. Même ta mort, tu voudras que tous la contemplent. Tu n’as aucune pudeur. Il te faut les yeux du désir, toujours, sur toi. N’importe lesquels, tu t’en fous. Tu n’es pas difficile. Tu es pire que la pire des catins. Il te faut plus que les bijoux, plus que l’alliance à ton doigt, plus que l’enfant que je t’ai mis dans le ventre. Rien ne t’a suffit. Il faut encore que tes yeux de sorcière brûlent ceux que tu regardes, qui te regardent. Tu n’es jamais rassasiée de leur convoitise. Il te faut la meute après toi. Il te faut des viscères sanglantes répandues dans l’herbe de la clairière quand tous les chevaux, la brume aux naseaux et l’écume au pelage, piaffent en cercle. Tu es insatiable et violente parce que tu as peur de perdre ta beauté.

C’est le cadeau que je te fais. Tu ne seras jamais vieille.

Anne

- Mon Seigneur...Je me souviens de cette danse que vous m’aviez offerte aux premiers jours suffocants de l’été. Les plats avaient été riches, les vins nombreux. Parmi toutes les autres, vous m’avez tendu la main et choisie.

Je me souviens, mon Seigneur...de mes reins moites à travers l’étoffe, de votre épaule rude, de nos hanches à se toucher, de nos doigts à se mêler.

La danse, mon Seigneur, permet au maître de s’incliner devant sa servante et votre salut était un ordre bien doux.
En posant ma paume nue sur votre poing serré, je suis devenue comme votre faucon, aveugle et sourde à ce qui n’était pas vous.

Nous nous sommes croisés, mon Seigneur, éloignés, rapprochés, au rythme des pas, votre genou pressé entre mes jambes, votre bras retenant ma taille, le luxe insensé de votre désir sur mon front encore pur.

Oh, je vous ai aimé, je vous aime avec une ardeur si entière, si fière, comment pouvez-vous croire à l’infamie dont on me couvre ?

Extrait du deuxième tableau

Le bourreau , travaillant à aiguiser sa hache

- Il est temps que tu prennes la relève.

L’aide, effrayé

- Oh non, Monsieur ! Pas encore !

Le bourreau

- Pourquoi « pas encore » ? Tu sais tout faire ! Est-ce que je ne t’ai pas enseigné tout ce que tu as besoin de savoir ? Moi, je n’en peux plus. Mon bras faiblit. Ma main tremble. Au rythme auquel il me fait travailler, je serai bientôt incapable de couper le cou d’un poulet.

L’aide

- S’il vous plaît... Gardez-moi encore un peu...Je... Je n’ai jamais décapité à l’épée !

Le bourreau

- Et alors ? Qu’est-ce que ça fait ? C’est pareil ! C’est plus léger, c’est tout. Tu la lèves plus facilement. Après, tu dois veiller à bien appuyer ta frappe parce qu’elle se laisse moins entraîner par son propre poids que la hache et que son tranchant est différent. Je ne vois pas ce qu’il y a de compliqué là-dedans ! C’est de la physique.

L’aide , toujours hésitant et apeuré

- Et puis, jusqu’à présent, vous ne m’avez laissé décapiter que des femmes... et encore...des jeunes...avec un tout petit cou...

Le bourreau, agacé, faisant un effort pour être genti

- De toute façon, il faudra bien que tu te lances un jour ou l’autre...Tu as peur, c’est normal. Tu as envie de bien faire ton métier parce que je t’ai bien formé, ça me flatte. Mais, ne t’en fais pas, le public est indulgent avec les débutants. Au pire, les premières fois, tu auras droit à une ou deux reprises. Ils ne siffleront pas, va...

L’aide, frissonnant

- Taisez vous, Monsieur...

Silence, l’aide reprend

Cela doit être horrible...

Le bourreau

- Quoi ?

L’aide

- Une tête comme ça... à demi arrachée...une tête qui pend au bout d’un corps qui bouge encore peut-être...le sang qui gicle...les hurlements...Brrr...

Le bourreau, fermement

- Ils ne crient jamais, tu devrais le savoir ! Les suppliciés, oui, ça je ne dis pas. Mais ceux qui viennent pour être exécutés, ce qu’ils veulent, c’est du travail soigné. Si ton billot est bien poli, que leur tête s’y loge confortablement, si ton estrade est propre et sèche, si tu n’as pas commis l’erreur de la passer au savon noir trop tard et qu’elle n’est pas glissante, si ton panier est correctement rempli de paille fraîche prête à absorber le sang sitôt versé, alors, tout se passera dans le plus grand calme. Voilà ce qu’ils demandent : du respect et de la conscience.

L’aide

- Justement, Monsieur, la conscience...

Le bourreau

- Eh bien, quoi, la conscience ?

L’aide

- Oui... la vôtre... La mienne... Comment faites vous avec votre conscience, Monsieur ? Comment je ferai, moi, quand j’en aurai tranché comme vous, autant que vous, comment je ferai, le soir, si je veux prier avant de m’endormir...Comment on s’endort, Monsieur, quand on a tant de fois ôté la vie ?

Le bourreau

- Comme tout le monde, mon petit. On dort quand on est fatigué, qu’on a bien travaillé, qu’on a bien corrigé ses enfants, bien aimé sa femme.

L’aide

- Et le salut ? Comment on fait pour le salut de son âme ?

Le bourreau

- Toi, t’es vraiment un froussard, hein ? Tout ce qui te préoccupe, c’est les histoires de fantômes, d’enfer, de damnation... Mais, ne t’inquiète pas comme ça ! De toute façon, ils pardonnent.

L’aide

- Tous ?

Le bourreau , lentement

- Tous. Toujours. Tu t’agenouilles. Tu leur demandes. Ils te pardonnent.

L’aide, comme s’il partait dans un rêve déjà vu ou à venir... sa voix s’enchaînant lentement avec celle du bourreau

- Leur voix devient basse et douce. Leurs yeux sont tendres. La main qu’ils posent sur votre épaule est sûre et confiante. Leur pardon vient de loin. Leur bonté est profonde.

Le bourreau , même état rêveur

- Oui... Ils sont lavés et fiers. La mort les fait grandir.



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