Le cirque de Bernucci

Le vieux Franco Bernucci veut encore croire que son cirque est le meilleur du monde... Hélas ! Ses artistes lui rendent la vie dure... Entre rire et mélancolie, entrez sous le chapiteau pour leur donner une dernière chance !

Franco Bernucci

Clémence




Mon nom est Franco Bernucci. Hier, j’ai fêté ma 71ième année. Une grande soirée : dîner autour de la caisse avec tout le cirque.
Depuis 50 ans, je dirige ce cirque et depuis 50 ans je dors près de la caisse.
Tout le monde vous le dira ici, je suis très à cheval sur la monnaie et je n’ai qu’une phobie : une pièce qui viendrait à manquer. En conséquence, je soupçonne tout le monde de piquage et, réciproquement, toute la troupe me déteste.
Heureusement, j’ai ma Lolita. Ma fille. Je l’ai eue sur le tard. Voyez-vous, je suis petit mais très beau pour mon âge.
Je n’ai qu’un seul problème : ma succession. En effet, mon cirque, qui suscite toutes les convoitises que mérite son rang, doit être partagé entre mes neveux, au nombre de trente-trois. Lolita étant une fille, elle est, bien sûr, exclue de la succession.
Ils vont sûrement s’entre-tuer à ma mort pour le merveilleux, le magnifique, le splendide cirque Bernucci.

Oups !

Grégoire




Je suis le plus joyeux


Le plus drôle


Le clown : Mernoune !


Je fais rire les petits


Tous les jours - à part le lundi -


Ils viennent m’écouter à Paris !


Je raconte des histoires


Très bizarres


mais ça les fait rire


De plaisir


Et je m’éclipse


Dans un « Oups ! »

Madame Irma

Alexandra




Mon nom est madame Irma, voyante en tout genre, essentiellement de bonnes nouvelles. Je lis votre avenir amoureux dans les cartes. Je vois votre avenir bancaire dans vos billets. Je lis très bien dans les billets de 100 dollars que je dois ensuite conserver pour vous porter chance.
Je devine ensuite votre futur métier. Vous devrez me donner 50 dollars tous les mois pour que cela fonctionne. Je distribue des porte-bonheur à quiconque le veut. Gratuitement. Pour 120 dollars pièce.
Consultez moi. Le bonheur est prouvé. Venez me voir à l’entrée du cirque. Pas cher ! De 50 à 90 dollars.

Le cirque à l’hôpital

Mandoline




Demain, y’a le cirque qui va venir à l’hôpital. Moi, j’aime pas le cirque. Ça essaye de faire croire aux enfants que le monde est beau mais, le cirque, c’est triste.
J’ai neuf ans et je ne suis jamais sorti de l’hôpital. Je peux pas. Papa, il me montre des photos de « dehors » et j’aimerais bien y aller. Me rouler dans l’herbe. Monter aux arbres.
Les animaux du cirque, ils sont comme moi. Je crois qu’ils ont envie d’aller dehors et de vivre leur vie. Mais, ces hommes qui vont bien, ils ne savent pas comme c’est triste de ne pas pouvoir, alors ils s’en fichent d’enfermer les autres.
Moi, je voulais pas que les autres soient tristes, alors, quand j’ai appris comment vivaient les animaux, j’ai pleuré.
Pourtant, je suis pas malheureux parce que, moi, je connais pas le bonheur. Mais eux, ils ont connu la jungle, on n’avait pas le droit de les enfermer. Demain, quand le cirque sera là, j’aimerais ouvrir les cages. Comme ça, eux au moins, ils partiront et moi je pourrai m’endormir et partir seul avec ma maladie sans avoir connu le soleil.

Mémé Braillarde

Juliette




Je m’appelle mémé Braillarde. J’ai 89 ans aujourd’hui. Je m’occupe de pester derrière les employés du cirque.
V’là comme je suis :
J’ai une crinière de cheveux blancs, les yeux rouges - seulement quand je me mets en colère -, j’suis pas très grande, maigre comme un clou, habillée d’une robe noire toute trouée. On découvre mes horribles jambes de mec, toutes poilues. J’porte parfois un p’tit gilet rose pétant. Mes joues ont toujours une couleur vert-pâle. Mon nez est tout craquelé et tordu. Mon cou a une forme biscornue et, le comble de tout, j’ai le dos tout voûté.
À chaque fois que je rouspète, des enfants s’enfuient vers leurs parents en criant :
« Maman ! L’horrible dame pue de la bouche !!! »
À part ça, j’ai pas aut’ chose d’important à vous dire. Faut que j’retourne à mes moutons : le clown a encore renversé l’estrade avec son gros popotin.

Jongleur de mots

Servane




Jongleur. Cette fois, j’en suis sûr, je serai jongleur. Mais pas un jongleur banal ! Non ! Je jonglerai avec des mots... Pouvoir m’amuser avec les mots, les lancer puis les attraper au vol. jouer avec « clair » et « obscur » en même temps, les associer, les entrecroiser.
Mon cirque, alors, en deviendra irréel, avec des dompteurs de grammaire et des trapézistes qui s’accrocheraient à leur imagination.
Et puis, moi. Moi et mon numéro. Moi et les mots. Mes mots. Aucune limite ni rigueur. Juste des mots qui virevoltent et que je me dois de capturer.
Et, dans ce cirque, irréel, j’enverrai en l’air « jonglage » et « mots » pour enfin devenir réalité.

Patte grise

Émilie




Moi, le temps, et Padma. Ces trois choses font ma vie. Il n’y a plus de liberté pour moi. Pris à pêcher des saumons. Innocent. Cherchant seulement à me nourrir. Puis, perdu. Plus de cette vie dont j’ai pu jouir avec tant de force. Mais, aujourd’hui, heureusement, Padma. Douce et frêle, légère et fine. Toute de grâce et de souplesse, Padma. Avec elle seule ma vie devient douce. Elle seule m’approche, me soigne. Elle mange avec moi. Elle, son pain et sa viande, moi, mes saumons aux écailles luisantes. Plus de pêche. Je ne peux plus que pêcher l’amour dans les regards qu’elle m’offre et pêcher le plaisir de penser au passé. « Patte Grise », moi, innocent pêcheur dans les torrents, et, comme si elle était dans mes origines, ma race et mon sang : Padma. Elle est tout à mes yeux. Espoir et réjouissances. Si elle n’était pas, je me serais abandonné à la mort puisque je n’ai pas le goût des hommes. Pourtant, j’aime Padma.

Pauvre Fanfaron

Zoé




J’aperçois le chapiteau rouge parsemé de poudre dorée. Non ! Je n’arriverai pas à y entrer ! Tous les ans, c’est la même chose. Garde-ta-Cravate, la chose qui me sert de père, cette répugnante courge, ce repoussant gros légume vert tout poilu qui fait « pouët » quand, disons pour rester poli, ma « soeur » lui appuie sur le nez, cet homme prétentieux qui enchaîne les galipettes rien que pour faire rigoler Tartine, ma mère,cet homme, donc, m’oblige à assister à son spectacle. Son cirque ! Dont toute la famille fait partie, sauf moi. Étant petit, ma soeur, mes parents, tout le monde me détestait. Ils avaient espéré avoir encore une fille pour remplacer Pirouette, la trapéziste qui était malheureusement mal tombée et s’était.... non, n’entrons pas dans les détails.
À leur grand mécontentement, ils eurent moi : Fanfaron. Dès ma naissance, mes pauvres parents ont cherché le don qui pourrait me permettre non pas de remplacer Pirouette mais au moins de boucher les trous. Ils me firent suivre des stages chez Bourru, le dompteur de fauves. Aucun succès. Ils essayèrent chez Baballe, le jongleur, moi, petit bonhomme qui ne savait même pas jouer au foot ! Cependant, ils ne désespérèrent pas et me placèrent chez Coin-Coin qui, vous l’avez deviné, était un clown. Je n’avais vraiment pas beaucoup de talents pour le cirque !
Depuis mes quatre ans, je m’entraîne à la danse classique. Rien ne sert de vous dire que je m’entraîne en cachette. C’est pour cela que moi, Fanfaron, je pleure au moment où les ballerines présentent leur numéro. Car je sais que ce monde-là, le monde des tutus et des chaussons, ne sera jamais pour moi.

L’homme-tronc

Johanna




Dans un monde normal, il faut des êtres normaux.
Marcher ? Je ne le peux pas. Bouger mes bras ? Non plus.
Riche ?
Oui, je le suis.
Grâce aux personnes qui payent pour me voir.
Pour voir ce corps qui ne leur ressemble pas.
Je leur fais du bien car, en partant, ils se croient parfaits.
Moi, j’ai fait le tour du monde. « Comment ? » , me direz-vous ? Eh bien enchaîné à un fauteuil de camion pour que je ne tombe pas. Mais si je tombe... je ne peux pas aller plus bas...
Je ne suis pas un animal, pas un insecte, pas un microbe...
Je suis moins que cela.
Je me tiens devant vous pour vous montrer à quel point vous êtes... parfaits...

Le Final : La ménagerie humaine

Camille




Enfin, ils arrivèrent. Dans une cage métallique qui longeait les murs de la piste au diamètre approchant les 20 mètres. Les hommes étaient venus des quatre coins de la planète, avaient combattu l’attente, et avaient payé le prix pour voir le spectacle.
Ils étaient une vingtaine. Vingt âmes perdues, vendues. Vingt esprits humiliés, blessés. Vingt congénères ayant pour seule consolation d’être ensemble, unis dans l’horreur.
Vingt. Ils étaient vingt. Petits ou grands, jeunes ou âgés, aucune couleur, aucune race ne dominait. Vingt, donnant l’illusion d’avoir été tirés au sort parmi une assemblée de plusieurs mondes.
Des hurlements les accueillirent. On n’aurait su dire s’il s’agissait de cris de joie ou de mépris.
Le dresseur, un homme blond, vêtu de rouge, s’avança parmi eux. Bien qu’étant un de leurs semblables, il semblait les dominer et les dépasser. Alors qu’il allait lever son instrument de torture, un homme, dans la vaste assemblée, se leva, outré et se mit à crier. Plusieurs autres l’imitèrent, se sentant sans doute plus forts d’être au sein d’un groupe.
Une bousculade eut lieu pendant laquelle la cage géante fut ouverte. N’écoutant que leur coeur, les vingt profitèrent de l’instant pour saisir leur chance.
Hommes, femmes, enfants, furent unis une dernière fois.
Ils se fondirent dans la foule.
Il fut alors trop tard pour les retrouver.