Premiers regards

Que se passe-t-il dans l’oeil de celui qui regarde l’autre pour la première fois ? Sur la musique lente et hypnotique du très beau film de Wong Kar-wai (président du jury du festival de Cannes 2006) "In the mood for love", les inspirations se sont envolées avec des accents romantiques, lyriques, ou excentriques.






Ça faisait longtemps que tu me suivais. J’avais peur et je fuyais sans me retourner. À un cul-de-sac, je n’ai plus eu le choix, je me suis tournée vers toi et je t’ai vu.
Moi, je t’ai aimé tout de suite. Ta haute taille et ton regard limpide m’ont mise en confiance. Tu avais des cheveux de paille et des lèvres fines. Tu avais une démarche féline et je me suis sentie proche de toi.
J’en étais sûre, tu serais le compagnon de rêve, tu me prendrais sur tes genoux le soir et me caresserais avec le calme et la bonté qui étaient lisibles sur ton visage.
Tu sortis un plat tout prêt et me le tendis. Tu étais si attentionné.... mais je ne pouvais détacher mon visage du tien. Je vis en toi un désir de m’emmener avec toi et tu me dis : « Viens, ma belle. Viens voir Laurent... » . Quand tu parlais, ton petit nez se retroussait de manière adorable.
Ton regard croisa le mien qui ne t’avait pas quitté et j’y lus un grand espoir. Alors, je t’ai suivi. Ronronnant de bonheur.
Je ne pouvais détacher mon regard du tien et je n’aperçus que tardivement le lourd véhicule qui nous attendait tous deux. J’avais toujours voulu voyager. Tu m’as emmenée chez toi et je t’aimais déjà alors que seul un regard avait été échangé.
Mais tu m’as trahie. Arrivés, tu m’as mise dans cet endroit avec tes anciennes conquêtes, hommes ou femmes. Tu n’es pas un bon maître et le prix de mon amour irréfléchi est un bol de lait à partager avec la mort dans cette fourrière.
Tu m’as enfermée, moi, chatte errante, mais je t’aime.


Mandoline




Après quelques minutes d’attente impatiente, on me fit entrer dans le bureau de Monsieur. J’entrai alors dans une pièce envahie par le noir. Les rayons du soleil arrivaient à peine à se frayer un chemin entre les volets rabattus.
Monsieur était assis dans son fauteuil de cuir, entouré par ses conseillers personnels. On me fit asseoir en face du bureau et on me fit comprendre que je pouvais débuter.
Je posai cette question. La question. Dans un élan de courage, mes yeux se levèrent. Un regard bref mais intense me fut rendu. Par ses yeux noirs, je compris. Je compris par quel maléfice tant de larmes, de cris, de scènes, avaient été provoqués. Juste un regard pour comprendre le malheur de toute une génération. Un regard noir, mystérieux, dangereux, et tout de vices vêtu.



Clémence




Seule dans le bus. Puis dans le métro. J’attends. J’attends mon arrêt. J’attends le terminus. Matelêt-Chalabry. J’habite au 22 rue Matelêt-Chalabry. Une rue calme, au deuxième étage, avec vue « surplongeante » sur la terrasse du voisin, un mètre cinquante plus bas que ma propre terrasse. Tiens ! En y songeant, je me souviens avoir jeté des oursins rapportés de Corse sur la tête du grand dadais d’en dessous.
À l’époque, je n’avais que quatre ans, l’âge d’épanouissement d’un enfant. Quatre ans, c’est l’âge idéal pour faire des bêtises. Tous les psys vous le diront si vous les interrogez. L’imbécile du premier, il semblait ne pas l’avoir très bien compris.
Je me souviens que c’était le 10 mars 1995. Il se trouve que j’ai une « mémoire numérale » infaillible, ça aussi, tous les psys du quartier vous le diront. Tous les psys me connaissent... disons... sous l’angle avec lequel je nourris ma vie...
Ma mère m’a toujours dit que la vie était un cadeau, qu’il fallait en profiter et tout le bla-bla qui va avec. Moi, j’ai tout à fait compris et, depuis ce jour, je m’amuse. Je m’amuse mais, les autres, profs, copains, famille et... psys, ne sont pas amusés de ce qui m’amuse. C’est un petit peu compliqué. Je sais bien qu’il y a un mot qui décrit totalement ma façon de m’amuser. Mais c’est un terme un peu savant que ma mère m’a dit en rentrant après le boulot, complètement sur les nerfs, ne profitant pas de la vie. Je crois qu’elle m’a lancé le mot le plus difficile à prononcer de la planète. Un truc du genre :
« Caro, tu es la fille la plus « dingoidiote », infaillible en matière de farces et attrapes, excitée toute la journée ! ». je ne me souviens pas très bien de la suite. Ne confondons pas « mémoire numérale » avec « mémoire lettrale » ! Bref, tout ça pour dire que ma mère m’a envoyée d’un psy à l’autre. Mais cela n’a rien changé, à son grand désespoir car tous les psys me répétaient que la vie était un cadeau, qu’il ne fallait pas la gâcher, etc... Et moi, encore plus convaincue, je devenais de plus en plus dingoidiote-infaillible-en-matière-de-farces-et-attrapes et j’en passe et des meilleures.
Hiiiiiiii !!!!!! Prochain arrêt, je descends.
J-J. Il s’appelle J-J, c’est sûr. Aucun doute. Il a la carrure, les vêtements, et tout ce qui va avec ! Le nez carabiscornu mais... J-J ! J’ai toujours admiré les gens qui portent deux lettre identiques, ce qui rend les choses si harmonieuses ! Un manteau d’un rouge pétant et des lunettes plus grosses que sa tête avec des cheveux mouillés comme s’il sortait du bain. Le bain est sûrement un mot incompréhensible pour lui. C’est sûrement la pluie dehors. Ce gars-là est sûrement le plus laid de la terre entière mais... J-J ! sûrement chanteur de rock et seul. Célibataire. Sauf que moi, je n’ai que treize ans... Jamais J-J n’est sorti tard le soir. Dehors ou dans une boîte de nuit. Imprésentable. On dirait une masse prête à s’écrouler à tout moment. Mais.... J-J !!! Mon J-J !!! Que j’emmènerai. Volontairement. Avec moi.


Zoé




Des perles d’or azurées la fixaient. Peu à peu, la brume et la lumière envahirent son coeur, la laissant là, frileuse et avec le sentiment qu’elle était seule. De se savoir dévisagée, détaillée par les yeux de cette personne qu’elle ne connaissait pas, la laissait sans voix, abasourdie et quelque peu enchantée. Quand ses yeux se tournèrent vers l’inconnu, leurs regards expressifs se rencontrèrent. Tous deux liés un instant à peine, par leur vue seulement, se comprenaient, s’entendaient, se sentaient, et bien qu’espacés, ils se croyaient bien proches.
« Tu es belle. », disaient les yeux bleus.
« Merci. », répondaient les bruns.
Si l’un d’eux venait à battre des paupières, le charme brisé ne laisserait d’eux que deux étrangers bien différents.
Le bleu rivé au brun, le temps s’écoula lentement. Ce furent les bruns qui, les premiers, cédèrent tant les bleus étaient lourds de tendresse. L’inconnu aux yeux bleus sourit, découvrant des dents blanches comme neige et dévoilant son coeur aux reflets ambrés d’amour tant la fille était belle.
Chacun continua sa route et tous deux s’effleurèrent quand ils se croisèrent, ne gardant de ce regard que le souvenir d’yeux bleus et bruns, confondus et entrelacés. « Tu es belle. », « Merci. » .
Merci pour ce regard et pour le simple fait d’exister.



Émilie




Quand je suis entré dans la salle pour le cours d’anglais, j’ai regardé droit dans ses yeux et elle a regardé droit dans les miens. Ce moment n’a duré qu’une demi-seconde mais pour moi ça a duré une éternité.
Ses yeux... On aurait cru plonger dans une eau claire et chaude.
Elle avait aussi une voix si belle, si attendrissante, si gentille, quand elle nous a dit « Good morning ! »
Et ses cheveux ! D’un roux si roux que l’on aurait pu confondre leur couleur avec celle d’une carotte. Sa chevelure était étincelante, « brillant aux éclats » quand le soleil parvenait à entrer dans notre classe. Son visage était ovale et sans aucun trait de maquillage. Elle était naturelle et accueillante. Son défaut ? Elle n’en avait pas, si ce n’était sa taille quelque peu trop élevée. Moi, je la trouvais sublime.
La première fois que nos yeux se sont croisés, j’ai pensé que ce n’était pas ma prof d’anglais ! Quand on s’est regardé, je l’ai, des pieds à la tête, observée... et je l’ai tout de suite adorée.


Alexandra




Je suis professeur dans une école française. Le gouvernement m’a demandé de partir en Inde pour instruire les jeunes enfants pauvres.
Je suis arrivé un matin à l’aéroport de New-Delhi. Toutes les personnes présentes à l’aéroport m’ont regardé comme si j’étais un extra-terrestre venu d’une autre planète. D’un côté, c’était normal. J’étais habillé d’un costume-cravate noir.
Vers midi trente, je suis allé dans le centre ville, parmi les indiens, au marché.
Les odeurs d’épices, d’encens et de graines exotiques emplissaient mon nez de bonne humeur.
Puis, je me suis rendu dans la banlieue qui n’était que désert. Après quelques minutes de marche dans ce paysage de sable, l’école se dressa devant moi comme un serpent.
Une grille de fer rouillé m’attendait en guise d’accueil. Sans un bruit, je la poussai. Arrivé à l’intérieur du bâtiment, je me suis retrouvé face à deux grands hommes qui dressaient devant eux des pistolets chargés. Quand ils me virent, ils abaissèrent leurs armes et m’emmenèrent chez le directeur. Plus j’avançais, plus mon courage diminuait car chaque enfant croisé dans les couloirs, sans exception, me lançait des boulettes de papier pleines d’encre bleue. Quand la porte du bureau du directeur s’ouvrit, je ressentis une nouvelle bouffée de courage.
Un enfant se tenait devant le bureau, ses yeux bleu-gris remplis de sagesse. Je ne pus m’empêcher de penser que cet enfant m’inspirait confiance. Loin de ce monde en guerre.



Juliette




Comme dans un film. Une rue de Paris en noir et blanc, des badauds qui flânent, flous ; moi et lui au ralenti. Comme dans un film.
L’effervescence des mille tambourins qui ont remplacé mon coeur m’indigne un peu. Pourquoi s’émouvoir devant une silhouette qui se meut d’un pas grave et stoïque, un visage à présent, un regard, une nuque ensuite, la même silhouette qui se meut d’un pas grave et stoïque, mais de dos, pour en finir.
Et toujours ces flâneurs flous autour de moi, ceux dont j’oublie la présence en faveur d’un bel inconnu. Loin et de dos. Plus loin encore maintenant. À perte de vue enfin...
Je ferme les yeux un instant, mets fin à la cadence régulière qui rythmait ma démarche, et tout s’agite alors autour de moi. La vie reprend son train. Le temps qui semblait s’être arrêté repart dans une valse folle pour rattraper son retard.
Il n’est plus là, et je sens pourtant encore ces yeux profonds et animés qui me transpercent violemment. Une rue de Paris en noir et blanc ; des badauds qui flânent, flous ; mon regard qui étourdit le sien, au ralenti.


Servane




Bleu, vert, marron, soleil, balancement, vertige, incontrôlable, désorienté, bouleversé, amoureux, renversé, épanoui... tous ces mots pourraient qualifier ce que j’ai ressenti hier après-midi.
La Saint-Valentin. Rien que le nom est une histoire d’amour et cette grande et fabuleuse émotion m’a envahi hier vers 14 heures 30.
Tout était sous la pluie, sous le brouillard, sous la solitude, et moi, avec mon parapluie, j’allais acheter des roses à ma petite amie pour la demander en mariage. Alors, j’allais comme chaque année chez le même fleuriste.
Arrivé, je contemplai les fleurs noyées sous la pluie avec leur couleur qui déteignait sous la rosée.
Je pris une rose rouge, puis deux, puis trois, j’allais à la caisse et.... !!! Ces yeux bleus, dorés, verts, noisette, ces cheveux blonds comme si un brin de camomille s’était multiplié... Les gouttes d’eau qui glissaient sur sa chevelure n’étaient plus que des diamants étincelant de mille feux. Même sa bouche et son nez étaient charmants. Je lui donnai les roses en gage d’amour. J’ai payé mais je ne suis pas parti avec parce que je pensais qu’elle comprendrait mon admiration. Pour la dernière fois, je la regardai et avec ces diamants dans ses cheveux et ses yeux, je ressentis comme un remerciement, de loin.
Ma mère me disait toujours : « La plus grande vérité, c’est d’aimer et de l’être en retour. », et, à ce moment-là, j’avais compris.



Johanna