Au pain sec

Lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille

Applaudit à grands cris.

Victor Hugo

Printemps 2007. France.
Il y a quelques jours, devant la démonstration remarquable que les forces de l’ordre ont offerte aux parents et aux enfants à la sortie d’une école parisienne : autorité, sang-froid, déploiement de voitures, hurlements de sirène, verbe musclé et matraque apparente, Victor Hugo, esprit subversif, contestataire, défenseur des fraudeurs, voleurs, prostituées et autres repris de justice, disons, pour reprendre une expression récemment entendue au cours d’un meeting politique, un homme se situant clairement « de l’autre côté », aurait peut-être écrit autre chose. Par exemple :

Lorsque l’enfant paraît, le cordon de police

Se referme à grand bruit...

ou encore

Lorsque l’enfant paraît, l’homme de l’Intérieur

S’en soucie comme d’une guigne...

Il aurait trempé sa plume dans son indignation, il aurait mouillé sa chemise d’exilé, il se serait arraché sa barbe de patriarche... Mais, depuis ce matin, je me demande ce qu’aurait ressenti celui qui a porté la « grand-paternité » au rang d’un art véritable en entendant cette information insensée, incroyable, révoltante, n’y allons pas par quatre chemins : dégueulasse : une cantine a mis les enfants au pain sec (« à volonté », nous précise-t-on, quelle humanité !) et à l’eau.

Qu’avaient-ils fait ces punis, ces mis au ban, ces réprouvés ? Avaient-ils tondu d’un pré la largeur de leur langue ? N’avaient-ils pas des papiers en règle, estampillés, approuvés, vérifiés, re-vérifiés, justifiés, re-justifiés ? S’entraînaient-ils au bris de vitrine, à l’incendie de voiture, à l’insulte aux représentants de l’ordre ? Avait-on repéré en eux le gène de la délinquance, lequel, les états totalitaires nous l’ont enseigné, ne peut être maté que par la fermeté, la privation et l’humiliation ?

Non. Pire. Leurs parents n’avaient pas « payé ». « Pas de bras, pas de chocolat », dit cette blague cynique qui fait rire jaune. « Pas payé, pas mangé », nous disent aujourd’hui les gens ayant autorité sur l’éducation, la santé, l’épanouissement, de nos enfants. Printemps 2007. France. On peut regarder un enfant dans les yeux et lui dire : « Tes parents n’ont pas payé. Tu ne mangeras pas ».

Où sommes nous ? Hugo, La Fontaine, Zola, où êtres-vous ? Coluche, l’abbé, où êtes-vous ?

Qu’on ne m’oppose aucun argument. Qu’on ne me donne aucune raison.
Que certains aient pu penser qu’on marquerait ainsi les esprits, qu’on attirerait l’attention sur la restriction des budgets alloués à la restauration scolaire, que d’autres aient repris en boucle des mots qu’on entend jusqu’à la nausée, jusqu’à ne plus s’interroger sur ce qu’ils disent : « immigration choisie », « maîtrise du flux migratoire », « régularisation », « cas par cas », je m’en fous. Je ne veux même pas y réfléchir. Peser le pour ou le contre. Qu’on ne vienne pas me dire que les parents de ces enfants-là sont des inconséquents, des gens qui bafouent les règlements. Qu’ils soient démissionnaires, qu’ils soient inconscients, qu’ils soient nantis ou (attention : horreur !) défavorisés, pauvres... Rien ne peut justifier, à mes yeux, la décision prise et appliquée.

Printemps 2007, en France, à une poignée de jours de l’élection présidentielle, des adultes, (obéissant à quel ordre ? ) ont regardé un enfant dans les yeux et lui ont dit : « Aujourd’hui, tu as de pain et de l’eau ».

La honte.

Identité nationale.

Si je peux parfois, grâce à tous ceux à qui j’ai fait appel plus haut et qui manquent si cruellement aux plus démunis, me sentir heureuse d’être, par hasard, née en France, je refuse d’être française si on peut, ici, dans « mon » pays, menotter les grands-pères (d’où qu’ils viennent), refuser de nourrir des enfants, refuser la scolarité à d’autres arrivés ici illégalement (et que feront-ils quand on les aura exclus encore un peu plus, quand on les aura voués à encore plus de clandestinité, de peur, d’ignorance, d’affolement, de désoeuvrement, dans des rues où ils devront raser les murs ? Peut-on croire qu’ils attendront sagement sur le tarmac qu’on ait fini d’affréter suffisamment de charters pour les renvoyer « chez eux » ?). Je ne veux pas de cette identité nationale-là.
Je pense soudain à cette expression : « la mère-patrie ». Eh oui, n’en déplaise aux esprits chafouins qui dénoncent, moquent, fustigent, méprisent, l’image d’une main crispée sur un ventre, oui, la France est une « mère-patrie ». Et quelle mère refuserait à un de « ses » enfants, à n’importe quel enfant, un abri sûr, un repas, un livre ?